L’univers chorégraphique
La danse, un outil insolite de l’estime de soi

 

Depuis plus de 20 ans, je voyage dans toutes sortes de contrées où la quiétude et la mobilité humaines sont malmenées des prisons en
passant par les cités des banlieues françaises jusqu’aux territoires palestiniens. J’y rencontre trop souvent des individus bousculés par leurs parcours de vie. La plupart du temps,ils ne se considèrent plus en capacité ou en droit de recevoir et dedonner. Ces empêchements à la relation équitable et au partage lesisolent du monde. D’un monde où l’identité et l’altérité de chacun continuent à se jouer et à se questionner au quotidien.
Quand je me pose dans ces contrées d’enfermements, je transporte avec moi la pratiquede mon art : la danse contemporaine. À chaque fois, j’initie des projets qui impliquent toutesles personnes d’un groupe dans une aventure de création dansée (groupe de détenu(e)s, enfants et enseignants d’une classe d’école, enfants d’un camp de réfugiés en Palestine,…). Ces différents voyages m’ont toujours interrogé sur la transmission de la saveur, des valeurs, de lapensée, de la pratique et des oeuvres de l’art de la danse. Ces questionnements m’ont nourri.

Ils m’ont propulsé plus loin. Ils ont amplement façonné ma matière artistique et mes fondamentaux sur le corps, ses capacités propres et intrinsèques à ressentir, concevoir, s’exprimer et rebondir. Notamment dans le cadre des contenus de l’éducation artistique française à l’école où la notion du partenariat entre les différents porteurs d’un même projet est mise en oeuvre.
Au fur et à mesure des projets menés dans ces contextes d’enfermement, j’ai développé des matières et des compositions chorégraphiques singulières. Les matières du corps mises en jeu au cours de ces expériences s’inscrivent dans le cheminement essentiel de l’humain : qu’est-ce qui fait qu’on tient debout, en équilibre, entre deux déséquilibres, et en interaction harmonieuse avec notre environnement ? La sensation d’équilibre réside dans notre capacité à construire un axe serein : de l’appui des pieds au sol à l’alignement des jambes et des volumes du bassin, de la cage thoracique et de la tête jusqu’à la projection du regard dans l’horizontalité. L’équilibre n’est pas quelque chose de figé. L’équilibre, c’est la liberté d’aller au-delà de l’équilibre, dans une projection et un déplacement dans l’espace et dans la rencontre avec l’autre (donner le poids de son corps et accueillir celui de l’autre) au sens propre, charnel, comme au sens figuré. Ce parcours vers les perceptions de l’axe vertical nous rappelle celui du développement des jeunes enfants qui explorent : des déplacements au sol, des redressements de la colonne vertébrale vers la position assise, diverses manières de se repousser du sol pour passer de la situation accroupie à celle du debout et enfin qui, pour s’emparer d’un objet ou aller vers l’autre, expérimentent le déplacement.

« Claire Jenny, chorégraphe de la compagnie Point Virgule, mène depuis plus de 10 ans des actions singulières en milieu carcéral. Son travail de création cherche à relier ce qui nous construit ou nous affaiblit, interrogeant le sens d'être au monde…
Partageant cette réflexion, nous menons ensemble des ateliers où le corps sensible reste au coeur de la reconnaissance de soi, au-delà des blessures. Il devient alors possible de restituer un sentiment de soi, première assise d'une reconstruction de la personne par une expression propre et singulière de son geste. » Nathalie Schulmann, analyste du corps dans le mouvement dansé Au départ, j’ai essentiellement développé ces contenus lors de mes rencontres dans la pratique de création chorégraphique avec des groupes de femmes détenues de la Maison d’arrêt des femmes de Fresnes en France. Ces dernières sont triplement malmenées : 80 % d’entre elles ont subi de graves violences commises par des hommes, les lieux de détention pour femmes bénéficient de moins de moyens que ceux pour les hommes et les femmes qui transgressent les lois sont perçues plus que les hommes comme bafouant aussi les moeurs. Aujourd’hui, je diffuse les fondamentaux de ma démarche artistique dans tous les contextes : les pièces que je créent, mes ateliers de pratique avec les amateurs et mes différents temps de rencontres avec les publics (répétitions publiques, conférences, débats,…).
Car malheureusement je constate que les vécus du corps sont de plus en plus souvent brimés, quels que soient les contextes.
La relation au monde par le corps s’altère. La transformation de nos existences, la manière dont elles sollicitent autrement les actes du corps s’accélèrent. Le corps, dans son intégralité, son intégrité, devient de moins en moins actant au quotidien.
Selon Virilio : « L’humanité urbanisée devient une humanité assise ».
Les différentes représentations et iconographies des corps intensifient les notions de surface et de frontière entre soi, ses vécus intimes, et le monde. Elles accentuent la diffusion de modèles sexués caricaturaux.
Par l’art de la danse, attester que mon corps est ma personne, qu’il n’est pas mon objet mais mon sujet, qu’il n’est pas accessoire, sous employé, encombrant, inutile.
« Le corps est le lieu où est questionné le monde, il est scannérisé, purifié, géré, remanié, renaturé, artificialisé, recodé génétiquement, décomposé, reconstruit ou éliminé, stigmatisé au nom de l’esprit ou du mauvais « gène ». Sa fragmentation est la conséquence de celle du sujet. Le corps est aujourd’hui un enjeu politique majeur, il est l’analyseur fondamental de nos sociétés contemporaines. »
David Le Breton